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Actualités de l'Association Laurence Fritz

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Explication naïve de l'accident et prévention

Je vous propose de retrouver les idées fortes du livre : "Explication naïve de l'accident et prévention" de Dongo Rémi Kouabenan, Professeur de psychologie du travail et des organisations à l'Université Pierre Mendès France (Grenoble II).

 

 

* Dans un premier temps, sont traités l'intérêt et le fondement de l'explication naïve de l'accident

 

L'explication des évènements de la vie sociale, qu'ils soient positifs ou négatifs, est une question fondamentale qui préoccupe chacun de nous. Ce besoin d'explication répond à un autre besoin de l'homme, le besoin de sécurité et de confort psychologique. L'explication de ces évènements par l'expert est généralement considérée comme "scientifique", "naïve" celle de l'individu ordinaire ("le profane", " monsieur tout le monde ")

La non possibilité d'explication est source d'angoisse, trouble l'individu et le déséquilibre psychologiquement ; l'identification des causes aux événements permet dans une certaine mesure de mettre de l'ordre autour de soi, de structurer et d'organiser son environnement, de limiter l'effet de l'aléatoire et de l'incertitude.

 

Ainsi, l'explication et la prévention des accidents sont une nécessité sur le plan social, psychologique et économique. Cette explication concerne non seulement les spécialistes en sécurité, mais aussi tous les acteurs de la situation accidentogène. Si c'est du rôle des experts d'analyser les situations de risques et d'accidents afin de proposer des mesures pour optimiser la sécurité, l'ouvrier, ou l'employé, le chef d'entreprise, le contremaître, le conducteur d'automobile, le piéton, l'ingénieur concepteur d'un système de production ou des infrastructures routières, loin d'être passifs devant les accidents qu'ils subissent ou qu'ils observent, s'en construisent presque toujours, de manière explicite ou implicite, une théorie explicative. Mais cette perception des risques et l'explication des accidents sont loin d'être homogène à travers la population.

 

Hasard et accident

L'accident, à l'origine considéré comme une œuvre de Dieu, une fatalité, va être progressivement conçu comme un phénomène explicable, un phénomène dont on peut identifier les causes, une phénomène qu'on peut maîtriser. C'est pourquoi les spécialistes de la sécurité, forts d'une certaine expertise sur la causalité des accidents, s'efforcent depuis longtemps de persuader le public profane que l'accident n'est pas dû au hasard.

 

Fatalité et accident

Par ailleurs, l'explication de l'accident en termes de fatalité conduit à l'inaction. L'explication fataliste de l'accident a une origine historique et est ancrée dans les représentations populaires : pour le fataliste, toutes les voies mènent au résultat qui paraît inévitable et s'inscrit dans sa destinée : si c'est ton heure de mourir, tu mourras ! Le fatalisme est un exemple d'erreur d'attribution susceptible d'influencer les sentiments et le comportement de l'individu fataliste, notamment dans le sens d'une plus grande passivité. Ainsi, on peut logiquement s'attendre à ce qu'in individu qui considère que les accidents sont dus à la fatalité néglige les précautions de sécurité et les moyens de protection.

 

L'avis de l'expert

L'expert admet aujourd'hui l'imbrication des causes sous la forme d'une succession d'évènements ou d'un concours de circonstances ou d'une conjonction de causes résultant non seulement des facteurs techniques et humains, mais aussi de leur interaction. Ainsi, on passe d'une conception séquentielle de l'accident à une conception systémique qui conçoit l'accident comme un symptôme de dysfonctionnement ou, mieux, comme un révélateur des inadaptations du système.

 

L'erreur n'est jamais seulement humaine

Les experts en sécurité continuent de prétendre que les accidents sont causés par l'homme avec une proportion de 80 à90 % des accidents imputables à des "facteurs humains". C'est évoquer implicitement le problème de la faute, et donc de la responsabilité. Cela suppose que l'opérateur connaît les risques auxquels il est exposé, qu'il sait comment les maîtriser et qu'il n'a pas fait usage de ce savoir. Or l'explication en terme d'erreur humaine repose indirectement sur la question du jugement moral et une telle attitude ne fait pas avancer la prévention si elle se limite à la recherche d'un coupable. Si l'on admet qu'il y aura des erreurs à l'origine desquelles il y aura toujours un homme, il faut aussi admettre que toute erreur humaine a son explication dans les contraintes de l'organisation. Et la requalification de l'erreur humaine en "erreur sociotechnique" a l'avantage non seulement de dégager la notion d'erreur de la notion de faute et de son aura culpabilisatrice, mais aussi de ne pas faire de l'homme la seule source possible d'erreur et d'élargir ainsi l'explication des accidents à l'ensemble des conditions techniques et organisationnelles caractérisant l'activité qui a résulté en catastrophe.

 

 

L'explication naïve de l'accident est nécessairement biaisée

En effet, l'enjeu social et économique représenté par l'accident (coûts, gravité de ses conséquences, incidence morale, menace qu'il fait peser sur l'intégrité physique et l'estime de soi…) engage les gens dans une activité cognitive intense dont le but est non seulement de retrouver un sentiment de contrôle et un certain équilibre cognitif, mais parfois aussi d'éviter d'en porter la responsabilité ou de la faire porter par  autrui.

 

 

* la 2ème partie aborde les déterminants de l'explication naïve de l'accident

 

Il existe plusieurs déterminants des explications causales naïves de l'accident (la liste n'est pas exhaustive) :

-                      les déterminants organisationnels et culturels :

Les personnes d'un niveau hiérarchique élevé dans l'organisation s'opposent dans leur explication des accidents aux personnes occupant une position subalterne : les cadres ont en général tendance à percevoir les accidents comme causés par le comportement des subalternes (insouciance de l'ouvrier, sa négligence à utiliser les moyens de protection mis à sa disposition…). Les subalternes eux voient plutôt la cause des accidents dans les contraintes organisationnelles (cadences, charge de travail…).

L'implication dans l'organisation est également source de biais : les opérateurs peuvent apporter une contribution plus ou moins grande suivant l'équité ou l'inéquité ressentie. : Ils peuvent se montrer enthousiastes ou timorés, entreprenants ou très passifs ou même dérangeants. Les sujets globalement  satisfaits de leur travail seront davantage portés à expliquer les accidents par des facteurs internes (inattention, non-respect des consignes de sécurité,…) que les sujets insatisfaits qui auront une préférence pour les explications externes (conditions de travail, équipements, supérieurs hiérarchiques, malchance,…)

La culture qui défini le système de croyances, de valeurs, de représentations et d'expériences partagées avec les gens du même groupe d'appartenance est une autre source possible des biais dans le jugement sur les risques et les accidents

-                      les déterminants personnels et individuels :

Il existe des divergences dans les perceptions du risque entre experts et profanes. Les sujets non experts ont tendance à se fier davantage à leur propre jugement qu'à celui des experts et cette perte de confiance des profanes envers les experts a des conséquences importantes sur leur adhésion aux programmes de prévention qui pourrait être élaborés par les premiers. Les experts ont une meilleure estimation du risque accident et un plus grand sentiment de contrôle que les profanes mais tous surestiment la menace représentée par l'accident. Ils font davantage d'attributions internes et prennent moins de risques que les profanes. L'age semble aussi être une source de biais : les personnes d'un âge donné pensent que les accidents sont principalement le fait des personnes de l'autre groupe d'age et qu'elles sont plus armées pour faire face aux situations accidentogènes. Ce qui sous-entend de leur part un meilleur sentiment de contrôle.

-                      l'effet de la gravité de l'accident : la gravité de l'accident influence les explications que les gens leur en donne, mais les données concernant ce domaine ne sont pas tranchées à ce jour. Il semble que l'effet de la gravité dépende de la pertinence de la situation pour l'observateur, de sa plus ou moins grande similitude avec la personne stimulus impliquée dans l'accident, du rôle causal de l'acteur dans la situation d'accident.

 

 

* la 3ème partie aborde les processus en œuvre dans l'explication naïve des accidents

 

Les explications que l'on donne pour un événement aussi important que l'accident ne sont pas toujours neutres. Parmi les motifs qui orientent la démarche du profane, figure le besoin de se protéger soit contre un blâme éventuel, soit contre l'idée de devoir subir soi-même un accident du même genre. Les explications peuvent également traduire une certaine vision du monde comme étant un monde dans lequel les choses n'arrivent pas par hasard dans lequel il y a somme soute, une certaine justice qui fait que les accidents n'arrivent qu'à ceux qui le méritent. Les explications défensives peuvent enfin être un manière ou une occasion pour se présenter sous un angle positif. Cependant, les explication naïves peuvent également résulter de mécanismes cognitifs liés au traitement d'information qu'opère l'individu : l'individu ordinaire traite les informations de sorte à confirmer ses hypothèses et croyances pré-établies sur les causes des événements. Mieux, ces biais proviennent pour une grande part, de la tendance qu'ont la majorité des gens à croire qu'ils ont un meilleur contrôle sur les événements que l'individu moyen, tendance diversement traduite sous les considérations de différents biais :

- biais de supériorité : l'observateur, comme la plupart des gens, pense qu'il est plus habile que la victime de l'accident, et que dans pareille situation il adopterait une conduite plus efficace ; sur le même registre, un grand nombre de conducteurs pensent qu'ils commettent moins d'infraction routières que les autres et sont ainsi persuadé qu'ils seront à même de faire face à un obstacle brusque, même à vive allure

- biais d'optimisme irréaliste : tendance générale qu'on les gens à croire qu'ils ont plus de chance de vivre des événements positifs et moins de chances de vivre des événements négatifs  que leur semblables

- biais d'illusion de contrôle : tendance des gens à anticiper une probabilité de succès personnel plus forte que la probabilité objective ou réelle,

- biais d'invulnérabilité : tendance de certaines personnes à se percevoir comme moins exposées qu'autrui à la victimisation ou aux conséquences néfastes d'événements négatifs, résultant de quatre considérations : 1) la croyance selon laquelle "s'il n'y a pas eu de problème jusqu'à présent, on est à l'abri d'un tel risque pour le futur" ; 2) la perception du risque comme évitable par des actions individuelles ; 3) la perception du risque comme étant rare ; 4) l'absence d'expérience personnelle directe avec ce type de risque. Il va sans dire que les personnes qui se croient invulnérables sont conscientes des risques. Seulement elles pensent qu'elles peuvent les gérer ou éviter les accidents.

 

 

* La 4ème et dernière partie traite de l'explication naïve des accidents et prévention

 

Si la conception classique de la sécurité, le diagnostic de sécurité, est l'affaire des seuls spécialistes, il est indispensable de tenir compte des explications ordinaires et subjectives : elles peuvent faire des révélation implicites sur les dysfonctionnements organisationnels, sur les modes opératoires effectifs, sur l'activité et sur le climat organisationnel, qui à leur tour peuvent influencer les explications. Une exploitation judicieuse de ces explications de l'individu non spécialiste mais quotidiennement confronté aux risques peut permettre  d'améliorer les méthodes d'investigation des accidents en même temps que de parvenir à un traitement plus efficace des données recueillies.

 

La prise en compte du fonctionnement cognitif de l'individu ordinaire semble fondamentale pour le succès des actions de prévention car elle conditionne leur compréhension et constitue une source appréciable de motivation pour les acteurs de la prévention. Le contraire est source d'inefficacité et explique l'échec des méthodes conventionnelles de prévention notamment sur le port de la ceinture de sécurité, la limitation de vitesse, le port des protections individuelles au travail…

 

Que faire pour améliorer la prévention ?

 

Améliorer le système d'information et de communication,

Pour qu'une information sur le risque paraisse pertinente et soit assimilée par un individu, il importe qu'elle soit en accord avec les croyances initiales de cette personne ; dans le cas contraire, l'information peut être considérée comme non crédible, erronée ou non représentative.

Rechercher une meilleure adhésion aux mesures de prévention en intégrant le point de vue des personnes ordinaires, même si celles ci sont biaisées et apparemment subjectives.

 

Apprendre aux gens à évaluer plus correctement leur propre vulnérabilité et leur pouvoir de contrôle, développer des techniques pour leur permettre de se rendre compte qu'ils ne sont pas plus à l'abri d'un accident que quiconque, et que les mesures de prévention s'adressent hélas aussi à eux

 

Faire participer l'individu ordinaire à l'analyse causale des accidents et des risques de son environnement

 

Et d'autres propositions de techniques étayées à la fin du livre ont pour objet de susciter un "changement de regard" vis-à-vis des problèmes de sécurité.

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